Du symbolisme de lépée
D. A. R. Sokoll
Les plus célèbres épées de lhistoire ou de la mythologie portent un nom: Balmung, Nagelring, Excalibur, etc. Ces noms expriment la valeur symbolique et magique quelles reflètent. Leur nom et les actes quelles ont accomplis leur procurent simultanément une particularité. Souvent, ces épées uniques en leur genre ont une origine divine, ont été données à lhomme par des dieux et reviennent souvent à ceux-ci en bout de course. Si un héros possède lune de ces épées, il possède en même temps et puissance et salut. Pour cette raison, lépée, tenue en main, exprime la force et les capacités masculines et phalliques, ce qui, par extrapolation, symbolise la puissance dominante. Ainsi, les héros solaires et les vainqueurs des forces chtoniennes/telluriques ont pour attribut lépée.
Sur le plan de lhistoire évolutive de lhumanité, lépée nest forcément pas un symbole très ancien, car ce nest quà lAge du Bronze que les hommes ont disposé des capacités de fabriquer des épées. Les premières dentre elles sont fort décorées, ce qui indique leur usage principalement sacré. Et si lépée est lattribut de la classe guerrière dominante, le fabricant dépées, acquiert, lui aussi, une dimension plus importante : il sagit du forgeron. Dans la mythologie scandinave, le dieu du tonnerre, Thor, entretient un rapport médiat avec lépée. Si son attribut majeur est le marteau, celui reste tout de même aussi loeuvre du forgeron, dont le travail consiste à manier le feu et dautres marteaux, que lon associe ensuite à léclair et au tonnerre. Jörd, daprès lEdda de Snorri, est la mère de Thor; elle est la personnification de la Terre. Cest delle que jaillissent les métaux que travaillent le forgeron. Le dieu solaire Freyr possède, lui aussi, une épée, capable de combattre seule. Il est le dieu de la fertilité, de la richesse matérielle, du développement pacifique. Ses représentations accentue sa dimension phallique.
Dans lhindouisme védique et dans le bouddhisme, lépée et le varya revêtent le même symbolisme; le terme sanskrit de varya désigne tout ce qui est masculin/viril, dont le phallus et la semence. Il signifie aussi la foudre et symbolise tout ce qui relève symboliquement de léclair. La massue à lancer, attribut dIndra, se nomme également varya. Comme le marteau de Thor, cette massue dIndra peut ôter comme donner la vie; elle est ainsi un symbole herculéen. Dieu qui décide de lorage, Indra est représenté en couleur rouge, ce qui indique une appartenance à la caste des guerriers, ou kshatriya, caste qui le vénère en Inde.
Le rapport à lépée a une dimension encore plus philosophique en Asie. Au Japon, la noblesse chevalière, cest-à-dire les samourais, cultive une conception spirituelle à légard des deux épées que possède le samourai, soit le katana et le wakizashi. Lépée, pour eux, nest pas seulement un objet de vénération, mais est aussi un symbole de lâme. Par voie de conséquence, les samourais maintenaient leurs épées dans un état de pureté absolue et ne les maniaient quavec le plus grand respect. Les ninjas, en revanche, considéraient les épées dune manière bien plus prosaïque. Leurs épées, contrairement à celles des samourais, nétaient pas courbées, mais droites, ce qui avait pour avantage de pouvoir les utiliser comme outils, den faire éventuellement une arme de jet, de donner des coups destoc, de sen servir comme levier ou comme échelle, etc. Pour le samourai, un usage aussi vil de lépée était totalement inconcevable. En Orient, lépée a une dimension féminine. En Occident, elle a généralement une lame droite, tandis quen Orient elle est courbée, à la façon des sabres ultérieurs. Au Japon, comme dans lespace indo-européen, lépée est lattribut des divinités masculines du tonnerre et de la tempête, telles Susano-o au Japon, Indra en Inde, Mars dans le monde romain...
Lépée est également mise en équation avec lintellect et possède de ce fait une vertu séparante, scindante: Alexandre le Grand a résolu une tâche autrement impossible, défaire le noeud gordien, tout simplement en le tranchant. La déesse Iustitia tient en une main une balance, en lautre une épée. Ces deux objets ne représentent pas seulement les aspects législatif et exécutif. Lépée symbolise la force de sa capacité de juger; elle laide à séparer culpabilité et innocence. Au moyen âge, lorsque le chevalier passait la nuit avec la Dame quil admirait, il plaçait son épée entre lui et elle, posant de la sorte une barrière insurmontable qui symbolisait leur chasteté à tous deux. Enfin, lorsque le chevalier est frappé sur lépaule lors de son adoubement, ce geste symbolise la séparation en deux de sa vie: celle davant ladoubement, et donc lentrée en chevalerie, et celle daprès. Cest clairement un rituel dinitiation.
Tacite évoquait déjà la danse de lépée chez les Germains. Lhistoire de ce rituel et de cette chorégraphie sest poursuivie jusquau 20ième siècle. Bon nombre dindices nous signalent quil sagit pour lessentiel dune cérémonie dinitiation.
Comme lépée est un objet récent dans lhistoire du développement général de lhumanité, les mythes, où lépée joue un rôle, ne datent pas dun passé fort lointain, comme lindique notamment le mythe judéo-chrétien où Adam et Eve sont chassés du paradis terrestre. Dans ce mythe biblique, lépée a aussi une fonction séparatrice; elle est en loccurrence lépée de feu de lArchange Michel, qui sépare lhomme du Jardin dEden. Vu que Michel a des origines iraniennes et quaprès la christianisation de la Germanie, il a remplacé Wotan/Odin dans tous les symboles religieux, avec une interprétation chrétienne nouvelle, où son épée de feu sépare lhomme chrétien nouveau de son passé païen organique. Lépée de Michel est pour lhumanité germanique une sorte dépée de Damoclès...
Bibliographie:
BIEDERMANN, Hans, Knaurs Lexikon der Symbole, Augsburg, Weltbild, 2000.
COOPER, J. C., Illustriertes Lexikon der traditionellen Symbole, Wiesbaden, Drei Lilien, 1986.
LURKER, Manfred, Lexikon der Götter und Dämonen: Namen, Funktionen, Symbole/Attribute, 2. erw. Aufl., Stuttgart, Kröner, 1989.
PASTENACI, Kurt, Die Kriegskunst der Germanen, Karlsbad u. A., Adam Kraft, 1942.
[Article paru dans la revue Hagal, 2/2002, http://www.verlag-zeitenwende.de]