Contre l'impérialisme parisien, réhabiliter le
wallon!
propos recueillis par Michael Vandamme et Wouter van den Meersch
Dans un numéro de la revue
étudiante flamande Ons Leven (n°3-4, déc.
1999/janv. 2000), entièrement consacré à l'intégration néerlandaise (Flandre,
Pays-Bas), les éditeurs ont tenu à faire entendre une voix du midi, des provinces
romanes. Deux rédacteurs de la revue se sont rendus à Namur par une belle journée de
décembre, pour y rencontrer l'aimable philologue Roger Viroux, défenseur et promoteur
acharné de la langue wallonne. Il parle un néerlandais impeccable et a répondu à
toutes les questions des étudiants dans la langue de Vondel. Roger Viroux sait de quoi il
parle et ne met jamais de bémol à ses critiques. Cet entretien est d'ailleurs un modèle
de franchise et de cordialité.
Au début de ce mois d'octobre, nous avons appris avec chagrin la disparition du philologue wallon Roger Viroux, militant inépuisable d'une ressurection des dialectes d'oïl de nos régions. Cet entretien avait été recueilli, il y a quelques années, par un journaliste flamand, séduit par cette personnalité hors du commun. En guise d'hommage, nous le reproduisons ici, car il exprime, de manière assez complète, les idées de ce défenseur original du terroir, de la terre et du peuple....
OL: Monsieur
Viroux, pour commencer, nous allons vous poser quelques questions sur votre propre
personne, afin que nos lecteurs puissent vous situer. Ce sera une petite introduction
à une matière qu'ils connaissent peu. En bref, qui êtes-vous, de quoi vous
préoccupez-vous?
RV:
Bon, mon nom est Roger Viroux. J'étais professeur de langues germaniques, d'italien et
de wallon. J'ai toujours parlé le wallon, car c'est ma langue, toute ma famille parle le
wallon, mes enfants et mes petits-enfants le parlent. Ce n'est pas un cas unique, mais ce
n'est plus du tout courant. On a donné des complexes aux Wallons en leur martelant deux
choses dans la tête:
? d'abord que le wallon n'est qu'une
langue de baragouin, un patois (terme qui dérive de patte, pour dire qu'on ne
peut pas faire du travail de finesse avec une telle langue, contrairement à un
travail manuel fait avec des mains et des doigts habiles);
? ensuite et c'est un
corollaire on leur a dit et répété que le français était une langue
supérieure et que le wallon n'était qu'un sabir de maladroits.
Ce reproche de maladresse
linguistique, la plupart des Wallons peuvent s'en passer et ne guère s'en soucier, mais
leur dire que le français est une grande langue, ça, ils le croient. Le système a
fonctionné de telle manière que l'on a fait ou voulu faire des Wallons des unilingues
francophones. Et comme ils ne peuvent pas comparer avec d'autres langues, ils pensent
vraiment que le français est une langue supérieure et cela les amène souvent à ne
pas apprendre d'autres langues. On cultive ainsi l'idée suivante: «Je connais UNE
langue, mais c'est une langue choisie, c'est LA grande langue». Aujourd'hui, on commence
en Wallonie à se rendre compte que ce discours est faux, mais cette idée et cette
mauvaise habitude restent quand même solidement ancrées.
OL: Si nous
renchérissons sur ce que vous dites, nous pouvons dire que
RV: Oui,
nous avons été trahis. D'abord par l'Eglise qui, par exemple, n'a jamais fait traduire
OL: Si nous
vous comprenons bien, ces dernières années, il est question d'une bonne prise de
conscience chez les Wallons. Ils semblent se rendre compte, de plus en plus, qu'ils ont
une identité culturelle propre. En fait, il y a un parallèle à tracer entre
l'émancipation flamande qui a commencé au siècle passé et qui atteint aujourd'hui
son accomplissement, d'une part, et la situation des Wallons qui ont aussi eu à combattre
une oppression linguistique et ont connu le mépris que l'on vouait à leur
patois, au nom de la supériorité du français. En Wallonie aussi, le rôle
de la bourgeoisie et de l'Eglise a été désastreux. Ce sont la des signes qui ne
trompent pas
Quand on observe l'histoire du mouvement flamand, on voit qu'il a
commencé par un combat essentiellement culturel et que, graduellement, il a
évolué dans un sens plus politique. Pensez-vous que le mouvement wallon, dont vous
nous avez parlé, que la conscience croissante des Wallons de leur spécificité
culturelle évolueront également vers quelque chose de plus politique?
RV: Les
choses ne sont pas entièrement comparables. Il est vrai que nous avons eu quelque
avantage du fait que le français nous était plus accessible qu'à vous, les Flamands.
Il y avait en Wallonie un certain mépris pour les Flamands, mais il a disparu
aujourd'hui; dans nos régions, la peste demeure, ce sont les francolâtres. Récemment,
je lisais un texte, rédigé par un certain Maingain, le père du politicien Olivier
Maingain; l'homme critiquait le wallon, alors qu'il ne connaît pas cette langue. Il
conseillait aux Wallons de ne pas apprendre le néerlandais, mais, par exemple,
d'apprendre l'espagnol à la place. Voyez-vous, un type qui écrit ça, pour moi, c'est
un idiot. Moi, j'ai donné cours dans une haute école de commerce et, il y a treize ou
quatorze ans, deux enseignants (mais ils n'enseignaient pas les langues) ont fait une
enquête parmi les étudiants qui avaient quitté l'école et étaient engagés dans la
vie professionnelle, afin de savoir quelles étaient les matières du curriculum dont ils
avaient vraiment besoin dans leurs activités professionnelles. Cette enquête a révélé
que 72% ont répondu l'informatique; 67%, le néerlandais; 15% l'anglais et 3%
l'allemand (langue que j'enseignais) et 0% l'espagnol ou l'italien (les langues que les
étudiants pouvaient choisir à la place de l'allemand).
OL: Les
médias nous donnent donc de fausses impressions.
RV: Souvent,
nous sommes grugés. Lorsque je regarde les informations à
OL:
Effectivement, nous avons pu voir il y a quelque temps des documents émanant de
RV: On
emploie les moyens qu'il faut pour y parvenir.
OL: Oui, et
entre-temps, on trouve bien le moyen de libérer des fonds pour adapter l'enseignement
francophone à Bruxelles au modèle jacobin français: on songe notamment à
l'introduction de leçons de civisme (!) et autres balivernes du même
tonneau! Ne pensez-vous pas que les France tente de pénétrer en Belgique, de la
coloniser. Les Flamands dans le nord ressentent cette mainmise comme une colonisation
économique, tandis que vous, les Wallons, vous la ressentez davantage comme une
colonisation culturelle, une tentative de faire glisser
RV:
Finalement, je crois que la population wallonne ne se laissera pas gruger. Quoi qu'on en
pense en Flandre, les Wallons n'aiment pas les Français. Sur le plan économique, il est
évident que les Français sont en train de prendre Electrabel. Il y a quelques années,
ils avaient repris une grande maison d'édition à Verviers, dont on n'a plus jamais
entendu parler par la suite
Aujourd'hui, ils tentent, via Usinor de pénétrer
dans l'industrie métallurgique wallonne. Les syndicats à Liège et à Charleroi sont
d'ailleurs fous de rage parce que les Français ne leur ont pas donné ce qu'ils leur
avaient pourtant promis
OL: Encore une
question sur l'avenir de la langue wallonne. Nous avons l'impression que si les
provinces romanes des anciens Pays-Bas autrichiens dirigeaient à l'avenir leur regard
vers le Nord, se mettraient sous la protection de l'espace néerlandais, la langue
wallonne aurait véritablement des chances de se développer
RV:
Pour ma part, je pense avant tout que les Wallons auraient intérêt à apprendre le
néerlandais et d'autres langues. La connaissance d'autres langues que le français est
malheureusement trop peu répandue en Wallonie. Quant à la connaissance du wallon
lui-même, elle ne se porte pas beaucoup mieux.
Or si nous examinons
philologiquement des dialectes aussi riches que le sicilien ou le sarde, nous constatons
qu'ils disposent d'un lexique d'environ 20.000 mots. Le vocabulaire wallon, lui, est
estimé à 70.000 mots. La différence entre le wallon et le français est que le
français compte évidemment plus de mots quand vous ouvrez et feuilletez un
dictionnaire mais que le lexique français compte une énorme terminologie
empruntée au grec et au latin classiques. Ces vocables scientifiques, on pourrait tout
aussi bien les reprendre tels quels dans un dictionnaire du wallon. Lorsque je parle
de 70.000 termes pour le wallon de base, je parle de mots véritablement et originellement
wallons. Dans cette optique, il n'y a guère de différence entre le français et le
wallon. Le wallon existe. Il possède par exemple des préfixes et des suffixes que le
français ne possède pas, ce qui offre au wallon de plus grandes possibilités
morphologiques. Il pourrait ainsi former plus facilement des mots nouveaux, sans avoir
besoin de les emprunter dans d'autres langues.
Si le wallon avait été enseigné
chez nous dans les écoles, nos enfants auraient eu moins de difficultés à apprendre
leur langue. Le français, quand il est langue d'enseignement, est responsable du retard
scolaire de beaucoup d'enfants. Notre identité aurait été renforcée. On nous dit
toujours et pour quelques adversaires acharnés du wallon, c'est l'argument
massue «oui, mais quel wallon?». Bon. C'est vrai. Le wallon connaît
beaucoup de variétés régionales: pour "pomme de terre", on dit
"crompîre" à Liège (ndt: cf. l'all. de Rhénanie et d'Alsace
"Grundbirne", littéralement "poire de terre"); dans le centre de
On ne doit pas oublier non plus que
les adversaires du wallon orchestrent une propagande analogue à celle qui a été
utilisée jadis contre le néerlandais. Le plupart des fransquillons bruxellois
savent très bien que la langue enseignée dans les écoles est le néerlandais standard
[ndt: commun à
OL: La
francophonie bruxelloise a donc tout intérêt, selon vous, à contraindre
RV: Bien
sûr, l'hostilité au wallon de la francophonie bruxelloise sert à conforter leur
pouvoir. On préfère une Wallonie qui continue bravement à trottiner dans l'ombre de
OL: Ne
pensez-vous pas que le recul économique de
RV:
Non, je n'y crois pas. Le rattachisme est une idéologie de collabo. Il y a toujours eu
des collaborateurs, depuis Jules César. Du temps de l'occupation française, les prêtres
et les fonctionnaires locaux qui ne voulaient pas coopérer avec le pouvoir des
Sans-culottes étaient envoyés dans des camps de concentration comme à Oléron, dans
l'Ile de Ré ou en Guyane. Ils ont été remplacés par des collabos. Le scénario
ressemble à celui que nous avons connu lors des deux guerres mondiales. Entre 1793 et
1814 et pendant les deux guerres mondiales, la collaboration était le fait d'une
minorité. J'ai donc le cur tranquille: le rattachisme ne trouvera jamais beaucoup
d'adeptes en Wallonie. En son temps, le Rassemblement Wallon (RW) est mort de sa belle
mort et il en est resté quelques survivants et quelques nostalgiques qui veulent
l'annexion à
OL:
Clairement, vous ne pensez pas grand chose de bon du lobby rattachiste. Vu de Flandre,
c'est exact, nous constatons aussi qu'il est numériquement insignifiant, mais, dans
certains milieux politiques, culturels et intellectuels, il possède un poids tout de
même assez important
RV:
Pensez-vous vraiment que ces intellectuels sont si importants et si
nombreux? Prenez l'exemple de la collaboration pendant la deuxième guerre mondiale.
Moi, je viens d'une famille résistante et, à la fin de la guerre, j'ai dû rentrer dans
la clandestinité; évidemment , en 1944, les Allemands avaient d'autres chats à
fouetter que de partir à ma recherche. C'est un fait anthropologique: il y a toujours
eu un type d'homme marqué par la tendance à collaborer avec les détenteurs du pouvoir
et avec les occupants, comme certains ont été prêts à collaborer avec les Allemands.
Ce sont souvent des individus qui ont une haute opinion d'eux-mêmes et qui croient
qu'ils ne reçoivent pas ce qui leur est dû et qui veulent saisir leur chance lorsque la
situation se modifie dramatiquement. Ils veulent profiter de l'occasion pour monter
dans la hiérarchie sociale. Le rattachisme n'est rien d'autre qu'une _expression de cette
constante anthropologique.
OL: Dans
l'espace néerlandais, où les traditions politiques visent le respect des autonomies
locales, ne pensez-vous pas qu'il y a une place pour la spécificité provinciale
(au bon sens du terme, au sens de notre idée des XVII Provinces) wallone? Ne
pourrait-elle pas mieux s'y déployer?
RV:
Il y a des gens qui disent que la révolution belge de
OL: Professeur
Viroux, nous vous remercions cordialement de nous avoir accordé cet entretien.
La revue trimestrielle Novèles dès Walons scrîtjeûs publie des textes
de linguistique, de littérature et d'autres sujets en langue wallonne. On peut l'obtenir
en versant 300 FB sur le compte n°001-0545372-17 de "Walons Scrîtjeüs"
d'après l'Bambwès.